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Sur mesure


Au départ une photo de famille noir et blanc de 10 cm sur 15, prise par un photographe de rue au début des années cinquante. Mon projet consiste à rebondir sur cette image du passé en réalisant une série de portraits photographiques de "personnages au tablier". Le tablier, petite pièce d’étoffe utile et désuète, que l’on noue, que l’on dénoue, qui nous protège. J’ai rencontré une dizaine de personnes qui ont porté pour moi un tablier. Moments ténus où les souvenirs de maison, de cuisine et d’enfance ont une place privilégiée. À partir d’un carré d’étoffe se créent des réminiscences d’émotions anciennes que je tente aujourd’hui de retenir par les images et les mots.

Gregoria

Série Gregoria, 2008, 18 photos numériques couleur, 30x40cm chacune

Dressing

​Dressing, 2008, encres et découpages sur papier chiffon

Artisan tailleur, le père de Michèle Cirès Brigand avait établi son atelier à domicile. La traversée quotidienne de ce lieu insolite a sans doute eu un caractère initiatique pour l’artiste ; car dans l’espace de travail qu’elle s’est à son tour aménagé chez elle, il est beaucoup question de couture, de liens invisibles, de tissus reprisés dans l’affectif. Comme un fil courant de la face visible à la face cachée, MCB (initiales devenues marque de fabrication) alterne les recherches en extérieur et la "confection" dans l’atelier. Dehors, l’artiste interroge, écoute et recueille avec patience des morceaux d’existences, des portions d’activités passées dont on aimerait qu’elles servent encore, ne serait-ce pour leur poésie. Revenue à domicile, MCB s’en inspire pour composer des œuvres - photographies, dessins, estampes, ex-voto ou collages, souvent disposés en polyptyques. La série Gregoria part d’un de ces témoignages ténus : une photographie retrouvée de sa grand-mère, sans doute lingère à Lourdes. L’aïeule déjà âgée pose dans la rue, son tablier encore humide autour des hanches. Comme pour étoffer ce fragile souvenir, l’artiste s’est mise en quête d’histoires de tabliers en suivant le maillage d’un réseau d’amis à Vincennes. Derrière l’étoffe protectrice, elle découvre des savoirs enfouis, des rituels, des souvenirs à vif aussi. Dressing est une œuvre plus personnelle, qui s’inspire de la liste que les hôpitaux dressent des vêtements portés par les blessés à leur arrivée aux urgences. Explorant systématiquement cet inventaire, Michèle Cirès Brigand lui a consacré plusieurs dizaines de dessins de vêtements portés. Colorés, découpés à la manière de patrons, ces relevés s’émancipent du choc initial pour composer, dans un élan prometteur, une installation non dépourvue d’humour. Par son goût de l’enquête et du vécu, MCB pourrait être à la tête d’un atelier de sociologie en images. Mais il s’opère, entre ses mains, une curieuse transmutation des témoignages qui lui sont confiés. Ne subsistent, lors des expositions, que des "présences" ; denses, troublantes, émouvantes, toujours d’une extrême pudeur, parfois jusqu’à l’abstraction ; d’une modestie sans visage. Comme si la mode qui sortait de l’atelier, jouant avec l’étoffe légère de l’immatériel, soulignait surtout l’ultime dénuement.

 

Théophile Barbu, mai 2008

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